L’or toxique de la beauté

L’or toxique de la beauté

Les produits de maquillage naturels du XVIe siècle et leurs inconvénients

Sous l’Ancien Régime, il était de bon ton dans la société oisive des aristocrates d’arborer un teint pâle en opposition à la carnation tannée des classes populaires livrées au soleil et aux intempéries. Mais les produits de beauté utilisés à cette fin étaient-ils anodins ?
Au XVIe siècle, Diane de Poitiers est réputée pour son mode de vie particulièrement sain et novateur auquel on peut attribuer en partie sa beauté légendaire.

En revanche elle commit l’erreur fatale d’avaler chaque matin un bouillon d’or soluble censé procurer un teint lumineux. Fait corroboré par la découverte de ses restes dans lesquels on a décelé la présence de l’or à des doses anormalement élevées.

A l’époque prévalait la théorie des signatures : cette conception du monde voyait dans l’apparence des végétaux le signe de leur fonction. A la Renaissance, le médecin suisse Paracelse formule le principe Similia similibus curantur (les semblables soignent les semblables).

Par extension, on a recours à la métallothérapie en imaginant que l’inaltérabilité du métal s’insinuerait dans le corps de celui qui l’ingère. La toxicité de telles décoctions a été démontrée : l’or se dépose peu à peu dans les reins, le foie, les os, la moelle osseuse et les nerfs, fragilisant ainsi l’organisme. Mais ce n’est pas la seule matière à incriminer dans cette lente intoxication des corps.

Au XVIIe siècle, au-delà de l’effet esthétique recherché, le maquillage a un rôle social.

En effet, à une époque où les apparences triomphent, l’hypocrisie règne en maître à Versailles : le courtisan ambitieux dont le but est de plaire au roi doit maîtriser ses sentiments.

Le recours à des cosmétiques va lui permettre de dissimuler non seulement une éventuelle fatigue mais aussi ses émotions.

En outre, une carnation blanche présente l’avantage d’accrocher la lumière et donc d’être vu – et parfois remarqué – par ses pairs et surtout par le souverain. Cet emploi de fards généreusement appliqués contribue à l’aspect stéréotypé, théâtral voire caricatural des faciès : des masques en quelque sorte.

On cherchait d’abord à obtenir une carnation immaculée d’une blancheur parfaite. Un visage pur était considéré comme le reflet d’une âme délicate et innocente. Les hommes comme les femmes acceptaient donc de se plier à cette tyrannie d’un nouveau genre lors d’une toilette quotidienne d’apparat qui pouvait durer deux heures.

Le blanchiment de la peau consistait d’abord à la pose du blanc de céruse en une couche très épaisse qui se solidifiait peu à peu allant même parfois jusqu’à se fissurer en fin de journée : autrement dit le visage, le cou – et même la gorge des femmes – étaient emplâtrés. Là-dessus, on redessinait au crayon bleu les veines, signes de la présence du sang bleu des nobles.

On appliquait ensuite sur les pommettes un fard rouge censé rehausser une peau d’albâtre et masquer parfois les méfaits de la céruse. Il existait d’ailleurs une dizaine de teintes différentes, la plus vive étant réservée par convention à la famille royale. Enfin on parachevait ces véritables peintures ambulantes en y appliquant des petits morceaux de tissu noir : les mouches auxquelles on prêtait une signification particulière selon un code galant.

Mais sachant qu’elles servaient aussi à camoufler les crevasses provoquées par l’emplâtrage, il n’était pas rare d’en voir une vingtaine disséminées sur une seule figure. Ainsi lors du Voyage de Messieurs de Bachaumont et de La Chapelle paru en 1697, ceux-ci évoquent les Arlésiennes qu’ils trouvent jolies “mais si couvertes de mouches qu’elles en paraissent un peu coquettes”.

Lady Montague ayant effectué plusieurs voyages en France nous dresse un portrait impitoyable des dames de la Cour qu’elle juge :

dégoûtantes par leur façon de se mettre, et par le fard dont elles se couvrent le visage; leurs cheveux courts et frisés ressemblent à de la laine blanche, et avec leur visage couleur de feu, elles n’ont pas même la figure humaine ; on les prendrait volontiers pour des moutons nouvellement écorchés.

A la Renaissance où l’on cultivait déjà cet idéal de pâleur du teint, on poudrait les visages de fard blanc à base de métaux lourds très toxiques comme le vif-argent (mercure). Puis on le remplaçât par la céruse encore souvent citée comme ingrédient dans les onguents dans des traités du XVIIe ou du XVIIIe siècle.

En réalité il s’agit d’un produit astringent, irritant, dessicatif – il dessèche la peau – à base de carbonate de plomb, une poudre métallique toxique qui contribue au vieillissement de la peau en favorisant l’apparition prématurée de rides d’expression et de taches. Ses innombrables ravages internes dans les organismes humains ne seront dénoncés que tardivement au XIX siècle : troubles de la vue, intoxication progressive des organes des fonctions vitales (foie, reins, poumons), pollution du sang, malformation du fœtus chez la femme enceinte. Certains fards rouges à base de vermillon (sel de mercure) étaient également nocifs.

Les perruques étaient poudrées : poudre répandue si généreusement que le moindre mouvement de tête en projetait sur les épaules. Il y avait même une maladie aujourd’hui disparue la phtisie des coiffeurs provoquée par une application excessive de talc. Le port de ces prothèses capillaires parfois très lourdes provoquait des migraines, éblouissements, chute prématurée des cheveux, échauffements, escarres. Le médecin Fagon rapporte dans son Journal de la santé du roi Louis XIV de l’année 1647 à l’année 1711 qu’en 1696 son illustre patient fut atteint d’un anthrax à la nuque (amas de plusieurs furoncles avec nécrose de la partie centrale) qu’il compare en termes peu ragoûtants à de la viande desséchée.

Dès le XVIIe siècle, le moraliste Jean de La Bruyère persiflait déjà : Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s’embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice; mais si c’est aux hommes qu’elles désirent de plaire, si c’est pour eux qu’elles se fardent ou qu’elles s’enluminent, j’ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise; qu’ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, qu’avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires; qu’ils protestent sérieusement contre tout l’artifice dont elles usent pour se rendre laides; et que, bien loin d’en répondre devant Dieu, il semble au contraire qu’il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.

Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables.

C’est pourquoi au siècle des Lumières on assiste à un retour vers la nature, courant venu d’Angleterre. L’’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1765) consacre un article aux cosmétiques dénonçant : des préparations cosmétiques […] qu’on compose de plomb, de céruse, de vinaigre de Saturne, de magistère de fleurs de bismuth & autres de cettes nature qui font à la vérité les plus beaux blancs du monde mais qui par leurs parties salines, vénéneuses, arsénicales, indélébiles, altèrent & gâtent le teint sans remède.

Marie-Antoinette, élevée à la cour d’Autriche beaucoup moins conventionnelle que celle de Versailles, est choquée par ce maquillage outrancier. Sous son influence, on va tendre peu à peu vers des cosmétiques plus naturels et un maquillage beaucoup plus discret. D’ailleurs l’atmosphère champêtre du domaine de Trianon où l’on refuse l’Etiquette qui prévaut à la Cour, ne convient plus à de tels artifices. Même si l’idéal de pâleur du teint est toujours de mise, les fards rouges sont abandonnés.

Le parfumeur de la reine Jean-Louis Fargeon élabore des cosmétiques à base de substances végétales ou animales (blanc d’œuf, entrailles de pigeon, moelle de bœuf, graisse d’ours) censés avoir une action bénéfique sur l’épiderme. Enfin, la Révolution achève de faire disparaître ces us et coutumes de l’Ancien Régime en même temps qu’elle coupe les têtes des aristocrates !

En se conformant aveuglément à la mode, nos ancêtres se sont progressivement empoisonnés à leur insu. Cela pourrait être une des raisons de l’espérance de vie très brève jusqu’au XVIIIe siècle. De nos jours avec la notion de perturbateurs endocriniens si ancrée dans le monde de l’esthétique, on ne peut que mesurer avec effroi la nocivité de ces soi-disant produits de beauté.